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La page restait blanche. Désespérément. Pourtant, combien avait-il de choses à transmettre. Jamais il n'eût pensé que poser sa plume sur le papier fût aussi difficile. Suspendue au-dessus de l'espace vierge elle semblait attendre que sa pensée s'agglutinât assez pour conférer quelque force à son parcours sinueux sur la feuille.

Il n'éprouvait aucune angoisse. Au contraire! Il n'était pas de ces écrivains qui rayent et raturent, incertains de leur style, obsédés jusqu'à la jalousie des formes à fidèlement ciseler pour leur pensée. Il ne ciselait rien, même s'il lui semblait parfois, rêveur, qu'il y eût quelque grandeur à épurer sa pensée de toutes circonvolutions emphatiques, de toutes envolées lyriques. S'il pensait généreusement, il eût voulu écrire à l'économie. Au plus simple du réel, aux abords de l'être. Mais il laissait toujours sa pensée préalablement s'enrouler en son âme au point que la plume ne condescendait à parcourir la feuille qu'une fois la phrase faite, rendant toute correction inutile. Du moins le pensait-il.

Pourquoi aujourd'hui, alors, ce mutisme intolérable alors même que sa pensée, prête à bondir, avait achevé son travail de complexion?

A l'écart de tous et de tout, se réservant le silence de sa bibliothèque, pour achever l'œuvre de sa vie, à quoi il avait accordé tant de prix, il songea à la vanité de l'homme s'essayant à l'ouvrage divin de la création. Dans le silence infini de sa solitude, Dieu avait prononcé la parole créatrice, la seule qui valût jamais. Sans doute avait-il ainsi associé pour l'éternité la parole à l'amour et l'inépuisable vertu de générosité que recelait toute parole ouvrait pour l'humain les sentiers de sa grandeur. Mais Dieu jamais ne créa que dans l'implacable solitude de son infinité; et toujours l'œuvre souffre dans la communauté. Comment l'être, unique récipiendaire de la parole peut-il en même temps l'entraver à ce point?

Le Christ lui-même ne s'était-il pas tu. Pourquoi n'écrivit-il pas? Cette question le taraudait: nul plus que lui n'avait de message à transmettre et préféra cependant le confier au vent plutôt qu'à la plume. Sa main hésitante au-dessus de la page dessinait les contours précis de son hésitation: entre l'acte et l'écriture, s'étendait un océan infini qui asséchait les mots dans sa plume. Non ! ce n'était pas de l'angoisse; l'incertitude seulement où vous laisse, à la croisée de l'enchantement et du maléfice, la terre qui s'assèche et dénude les racines.

Presque aérienne, sa plume semblait survoler la page, incertaine du théâtre où elle allait ourdir et les volutes que ses hésitations dessinaient dans l'air si lourd de la bibliothèque meuglèrent comme les chênes que la tempête déracine. Se fomentait ici, dans l'espace infini où la parole se retient, tout l'orgueil de l'écrivain: offrir au temps qui passe les souches qui le retiennent; une terre où prospérer; un oasis où éclore. Tant que l'homme se tait, le vent assèche les gorges, tarit les espérances et le ventre des femmes tristement infécond interdit tout avenir.

Il faut sarcler le bonheur humain des obscénités offensantes du temps; aérer la terre des pas trop lourds du paysan infidèle et redonner sa chance au sol où le sens éclot.

Jamais tant qu'aujourd'hui, il ne rêva d'espace, de terre et de racines. Etre de quelque part, poser le faix des désillusions et marcher loin au devant des prairies ouvertes. La terre est l'horizon de l'homme dont il se détourne trop souvent lui préférant les mirages incandescents des bâtisses trop rectilignes. Oser l'acte si grave de la bêche fouaillant le sol, de la plume quêtant le sens.

C'est tout un se dit-il alors. Je rêvais de brillance et de virtuosité; j'appelais l'admiration et forçais l'habileté. Mais mes œuvres sont trop empruntées: elles ne captent ni la rosée du matin, ni la fraîcheur vespérale des sourires humains à l'ombre des églises.

Écrire ou défricher. Chanter ou biner. Offrir au promeneur qui passe un paysage où se nourrir, un parfum où se réjouir, une musique où se recueillir. A l'ombre des cyprès, quand la lumière éblouit les énergies les plus téméraires, quand les champs désertés succombent à la chaleur, en cet instant si rare où l'homme semble reculer, et laisser sa chance au réel, il y a toujours, au recoin fraîchi d'une bâtisse isolée un homme qui se bat, à sa table, contre la vacuité des mots.

Le monde repose peut-être, en ces fugaces instants-là, sur l'entêtement de tels hommes, sur le silence d'une plume qui ne désapprendra pas de rêver.